Evénements extrêmes et gestion des risques dans les contrats de fourniture d’énergie (Partie 1)

Source: Creative  commons

Alors que nous sommes au milieu d’une crise, engendrée par l’épidémie de COVID-19, il me semble que le moment est opportun pour discuter des risques liés à l’achat d’énergie et notamment ceux liés aux événements extrêmes. Par événement extrême, j’entend un événement difficilement prévisible entraînant un mouvement des prix de l’énergie de grande ampleur durant un court lapse de temps (une augmentation de dix euros/MWh en une semaine par exemple).

 

Nous nous plaçons, comme d’habitude du point de vue du consommateur d’énergie. Même si les risques auxquels font face les fournisseurs et les producteurs sont tout aussi intéressants, ils ne seront pas traités directement dans cet article. 

 

Toutes les entreprises doivent consommer de l’énergie (au moins de l'électricité) dans le cadre de leur activité et font faces aux mêmes mouvements de prix (modulo leurs droits ARENH dans le cas de l’électricité). Cependant, chaque entreprise à une exposition différente aux risques financiers que ces derniers génèrent.  

 

Plus le prix de l’énergie joue un rôle important dans le prix final des produits/services de l’entreprise et plus celle-ci sera sensible à une évolution adverse du prix de l’énergie. A un extrême vous avez un industriel électro-intensif dont un coût de l’énergie supérieur de 1 ou deux euros/MWh signifie une perte de compétitivité importante et une menace pour sa survie et à l’autre extrême vous avez une entreprise tertiaire dont la facture d’énergie ne représente une fraction infinitésimale de ses coûts internes.

 

Cependant, chaque entreprise, dont la facture d’énergie est significative, doit s’interroger sur l’efficacité de sa stratégie d'achat en matière de risques, seule la sophistication de cette dernière change. En effet, se retrouver du mauvais côté d’un mouvement de prix extrême (acheter durant un pic de prix ou manquer une forte baisse) peut annihiler en une journée les économies réalisées par ailleurs tout au long de l’année (mise en concurrence des fournisseurs, optimisation des coûts réseaux/taxes, vérification des factures, etc.). 

 

Petite nouveauté, cet article sera publié en deux parties, la première partie concernant uniquement les risques liés à la volatilité des prix et la seconde concernant les risques de volumes et de contrepartie. 

 

Gestion des risques et événements extrêmes : 3 exemples

 

Nous allons ici étudier trois cas concrets d'événements extrêmes sur les marchés de l’électricité (je choisis l’électricité car j’ai plus de données de marché que dans le gaz). 

 

Le premier a eu lieu en 2009. En 2008, le prix des commodités (pétrole et gaz) avaient explosés sur les marchés et le prix à terme de l’électricité pour livraison 2009 avait fait de même. Cependant, la crise financière qui s’est amorcée en 2008, c’est transformé en crise économique profonde en 2009. En relation, le prix des commodités s’est effondré et la demande d’électricité industrielle a fait de même, ce qui a conduit à des prix spot bas (en moyenne  43,1 moyenne euros/MWh sur l’année à comparer avec le plus haut des prix à terme à 93,30). 

La stratégie d’achat optimale pour 2009 aurait été un contrat purement indexé sur le spot et pas d’achat en 2008. La pire stratégie aurait été une fixation du prix en milieu d’année 2008. 

Exemple 1 : crise financière de 2008

Le second a eu lieu à l’octobre 2016, suite à la découverte par l’ASN d’anomalies dans les générateurs de vapeur de 18 réacteurs nucléaires. La revue de ces anomalies a conduit à l’extension des périodes de maintenance et à l’arrêt anticipé de certains réacteurs. Les prix ont alors rapidement augmenté jusqu’à 50 euros/MWh. Le spot a été relativement élevé (44,79/MWh), la baisse de production des réacteurs nucléaires s’ajoutant à une vague de froid. La stratégie d’achat optimale pour 2016 aurait été un contrat avec un prix fixé début 2016. La pire stratégie aurait été une fixation du prix fin novembre 2016. 

Exemple 2 : Indisponibilités des réacteurs

Le troisième a lieu en ce moment, les mesures de confinement entraînées par l’épidémie de COVID-19 ont causé une importante diminution de la consommation (environ 20%). S’ajoute à cela un hiver 2019-2020 particulièrement chaud et les prix spot à date (30/04) sont en moyenne de seulement 25,47 euros/MWh, un record. La stratégie d’achat optimale pour 2020 aurait été un contrat purement indexé sur le spot et pas d’achat à terme. Les prix à terme courant 2019 ont été relativement peu volatiles contrairement aux autres exemples, cependant vous avez tout de même eu l’opportunité d’acheter trop cher (par rapport à la moyenne) à quelques occasions. 

Exemple 3 : Crise du COVID-19

Malheureusement, il était impossible de prévoir les événements décrits, il était donc certainement  impossible d’appliquer les stratégies optimales d’achat évoquées dans chaque cas (on ne savait pas qu’elles étaient optimales à ce moment là). Cependant, il existe 3 leçons à tirer de ces événements: 

  • On ne peut pas prévoir un mouvement de prix extrême mais on peut l'atténuer en réagissant  tôt, notamment dans l’exemple 1 et 2, le maximum n’est pas atteint immédiatement  ;

  • Fixer une partie sur plusieurs dates en avance (au moins 1 an avant le début de fourniture) au lieu d’une seule permet de réduire son exposition au risque de prix, notamment dans l’exemple 1 et 2 ;

  • Avoir une partie de son prix indexé sur le prix spot amortit considérablement l’effet de certains événements extrêmes, notamment dans l’exemple 1 et 3 ; 

 

Gestion de risques et contrat clics

 

La solution généralement adoptée par les entreprises qui souhaitent diminuer leur exposition à la volatilité des prix à terme est le contrat dit à “clics”. Dans le cadre d’un contrat clics et avant le début de sa période de fourniture, le consommateur aura l’opportunité d’utiliser plusieurs références de prix de marché dans le calcul de son prix de fourniture, il pourra aussi réagir plus vite à un mouvement de prix que dans le cadre d’un contrat à prix fixe (pas de phase de consultation, signature, etc.). 

 

Cette possibilité permet au consommateur de choisir plus facilement les moments où les prix de marché sont relativement bas ou au moins d’éviter de fixer entièrement son prix durant les périodes de prix les plus élevées.

 

Mettons que le prix de marché pour le contrat à terme calendaire pour livraison l’année prochaine ait chuté récemment de 5%, cela peut-être une bonne opportunité d’achat mais cette baisse pourrait encore continuer. De même en cas d’une hausse de 5 %, vous pouvez acheter maintenant afin de vous protéger contre des hausses futures mais qui vous dit que les prix ne vont pas redescendre? Vous pouvez cliquer 10% de votre consommation maintenant et

attendre de voir si le mouvement de prix continue pour passer un autre clic. Plus vous faites de clics sur de petits volumes, dispersés temporellement, plus votre prix final sera proche du prix moyen pour une période de livraison donnée. Vous n'atteindrez pas le prix minimum mais vous

aurez un prix de moindre regret, ni trop haut ni trop bas. Par contre, si vous vous concentrez sur quelques gros clics vous avez une chance plus forte d’atteindre un prix bas, mais vous pouvez aussi vous tromper lourdement. Votre stratégie de clics vous permet de définir un équilibre entre gains espérés et risque. 

 

Comment mesurer la performance et les risques liés à une stratégie de clic? Le plus simple est de comparer ex-post, pour chaque période de fourniture, le prix de l’énergie issue des clics (la moyenne des prix de fixation pondérée par le volume des clics) avec la moyenne arithmétique des prix sur la durée de votre horizon de couverture. Par exemple, si vous signez votre contrat clic en début 2020 pour fourniture en 2021, votre horizon de couverture sera de 1 an dans le cas où vous cliquez sur des contrats calendaires et entre 1 an et 21 mois si vous cliquez sur des contrats trimestriels (même raisonnement pour les contrats mensuels).

 

Si le prix pondéré que vous obtenez est toujours supérieur à la moyenne arithmétique sur plusieurs périodes de fourniture, il y a sans doute quelque chose qui cloche avec votre stratégie. S’il est inférieur, cela veut dire que la stratégie a une certaine performance. Cette dernière doit bien sûr être comparée aux ressources utilisées (coût du temps consacré en interne ou externe, prix des données de marché, etc.) et aux risques pris. 

 

Afin d’évaluer le risque pris lors de l'exécution de la stratégie, on peut utiliser l’écart-type de la différence entre prix pondérés obtenus et la moyenne arithmétique. Si celui-ci est est large on a pris plus de risque et si celui-ci est faible on en a pris peu (si on est égal à la moyenne arithmétique l’écart est zéro) .

 

Ci-dessous vous pouvez voir les résultats d’une stratégie de clics sur des contrats calendaires avec un horizon de couverture de 1 an. Les clics ont été effectués de façon systématique sur la base des résultats d’un algorithme de ma création (si vous voulez en savoir plus sur ce projet contactez moi).

Exemple de performance d'une stratégie de clics

De manière générale que vous utilisiez un algorithme ou une analyse plus discrétionnaire, votre stratégie de clics doit être un maximum systématique afin de maximiser votre performance et de minimiser vos coûts. La pire solution en terme de performance et de ressources utilisées est d’avoir un processus de décision différent pour chaque clic. Identifier des indicateurs qui sont efficaces, suivez les valeurs de ces indicateurs régulièrement et lorsque qu’ils produisent un signal d'achat, cliquez.

 

Afin d’éviter au maximum de cliquer une partie de son volume au mauvais moment, une politique de risque avec des règles de couverture fixées ex-ante peut être définis. Par exemple, entre 10% et 20% de la consommation 2021 doit être acheté à la fin du premier trimestre 2020, 20% et 30% au second trimestre, etc.

 

Gestion de risques et contrat spot

 

Les prix spot tendent à être très volatiles et à réagir fortement aux chocs exogènes. Ils sont sujets à des pics (prix de plusieurs centaines d’euros) et des creux (prix négatifs) très importants. C’est notamment le cas pour la crise actuelle où les prix spot moyen durant mars- avril ont été de 18,72 euros/MWh. Pour ces raisons, les consommateurs ont tendance à considérer une indexation sur le spot (à la maille horaire ou journalière) comme intrinsèquement plus risquée qu’un prix fixé sur la base de contrats à terme.  

 

Ces contrats ont donc peu de succès surtout dans l’électricité. Dans le gaz, ce type de contrat est un peu plus populaire notamment parce que les primes de risques appliquées par les fournisseurs dans les contrats à prix fixes sont plus élevés (on en discutera plus avant en partie 2). 

Comparaison moyenne prix à terme A+1, prix spot et combinaison des deux

 

Comme le graphique ci-dessus le montre, une indexation au spot n’est pas forcément plus risquée. En réalité, indexer en partie son prix de l’énergie sur le prix spot contribue à lisser les évolutions du prix de l’énergie d’année en année. On est dans une situation plutôt paradoxale où insérer du spot dans son contrat décroît la visibilité que l’on a sur le coût de son énergie une année donnée (on ne le connaît totalement qu'après la fourniture effective) mais s'accroît quand on considère une période de plusieurs années. 

 

Pourquoi cet effet? Et bien le prix spot représente une image assez précise des conditions réelles du système énergétique en temps réel alors que les prix forward n’en sont que des prévisions. En cas d'événements extrêmes affectant le système électrique, la différence entre les prix à terme et le prix spot sur la même période de livraison peut devenir extrêmement importante, en d’autres mots l’erreur de prévision devient très importante. Avoir un mix contrat à terme/spot dans le calcul de son prix permet de diversifier sa stratégie d’achat, l'exposition à la volatilité du spot reste limité et l’erreur de prévision est réduite.

 

Comment fixer la part optimale de spot versus contract à terme? Il existe plusieurs méthodes. On peut le décider en fonction de critères qualitatifs, notamment du niveau de visibilité que l’on peut avoir sur son budget énergie de l’année prochaine. On peut aussi réaliser une optimisation ex-ante sur la base de données historiques, en tenant compte de la corrélation entre les prix spot et sa courbe de charge historique (plus de détails la-dessus en partie 2). 

 

Enfin on peut ajuster ce ratio en fonction des conditions de marché et notamment de la probabilité que les prix à terme soient surévalués ou non. Cette dernière option est réservée aux acheteurs les plus expérimentés des marchés de gros de  l’énergie car elle demande une connaissance fine des fondamentaux de marché et elle est sensible aux évènements extrêmes qui affectent ceux-ci. A mon sens, dans la plupart des entreprises, le calcul d’une répartition ex-ante et réévaluée périodiquement est la meilleure solution.  

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